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Que peut-on faire au sujet de l'inégalité ?

NOTE DE LA RÉDACTION. La livraison de 1998-1999 du rapport de la BID sur le progrès économique et social de la région, intitulé " Faire face à l'inégalité en Amérique latine ", examine les raisons qui expliquent la grande inégalité dans les sociétés de la région et propose des moyens de lutte. Ce rapport a été établi sous la direction de l'économiste en chef de la BID Ricardo Hausmann. Daniel Drosdoff de la BID Amérique a recueilli ses propos à la veille de la publication du rapport.

BID AMÉRIQUE : Nous avons beaucoup entendu dire que l'Amérique latine présente la plus grande inégalité sociale dans le monde. Qu'y a-t-il de neuf dans ce rapport ?

HAUSMANN : Bien souvent, lorsque les gens évoquent l'inégalité en Amérique latine, ils pensent aux quinze familles les plus riches. Mais même si ces quinze familles existaient bel et bien, elles n'expliqueraient pas, sur le plan statistique, la grande inégalité des revenus en Amérique latine.

Ce qui rend l'Amérique latine la région la plus inégalitaire au monde, ce ne sont pas les 0,001 % supérieurs de la population mais le décile supérieur. Dans cette catégorie, les revenus sont huit fois supérieurs à ceux dans les trois déciles inférieurs. L'écart est encore plus spectaculaire lorsque nous étudions les ménages. Il en est ainsi parce que dans le décile supérieur pratiquement tous les adultes ont un travail tandis que dans les trois déciles inférieurs seul un adulte par famille a un travail.

Les revenus sont un facteur important dans l'inégalité. Le niveau d'instruction en est un autre. Dans le décile supérieur, les individus ont douze années de scolarité en moyenne, ce qui leur confère un grand avantage par rapport aux trois déciles inférieurs, où généralement les individus n'ont que quatre ou cinq années de scolarité.

Un troisième facteur est le nombre d'enfants par famille. Les familles dans le décile supérieur ont moins de deux enfants, tandis que celles dans les trois déciles inférieurs en ont le double.

BID AMÉRIQUE : Quelles sont les principales causes de l'inégalité en Amérique latine ?

HAUSMANN : Les causes sont diverses. Il y a par exemple le degré de développement et ce que l'on pourrait appeler le " patrimoine naturel " ou la géographie.


Le développement a cinq dimensions en fait. La première, c'est qu'au fur et à mesure du développement, le rendement du capital diminue. Cela tient au fait que le capital devient plus abondant dans l'ensemble, tandis que sa part dans le revenu national diminue. Dans le même temps, la part des revenus versée aux ouvriers qualifiés ou non qualifiés augmente. L'Amérique latine se trouve à l'heure actuelle au milieu d'une telle évolution des revenus, qui favorise les travailleurs, ce qui améliore les perspectives d'une plus grande égalité.

La deuxième dimension est démographique. Les pays qui affichent les taux d'accroissement démographique les plus élevés présentent aussi la plus grande inégalité. Plus les revenus sont bas, plus le nombre d'enfants est élevé. Or, les taux de fécondité en Amérique latine diminuent.

En troisième lieu, il y a le niveau d'instruction. Lorsque l'instruction ne concerne que relativement peu d'individus, comme en Amérique latine, l'inégalité est grande. Mais à mesure que les jeunes s'instruisent et que les personnes âgées moins instruites s'éteignent, l'inégalité finit par s'estomper.

En quatrième lieu, il y a l'inégalité qui tient aux différences entre le milieu rural et le milieu urbain. Dans les campagnes, les ruraux sont généralement égaux pour la plupart. Mais en milieu urbain, les revenus sont en moyenne beaucoup plus élevés qu'en milieu rural, ce qui veut dire qu'avec l'expansion des villes, en les mettant ensemble statistiquement, on obtient une inégalité plus grande. En Amérique latine, il y a quatre ruraux pour six citadins, ce qui accentue cet effet.

Enfin, il y a l'officialisation. Au fur et à mesure du développement, le nombre de travailleurs dans le secteur officiel augmente, et l'on sait que les écarts salariaux y sont moins grands que dans le secteur parallèle. Or, l'Amérique latine a encore une économie parallèle très importante.

BID AMÉRIQUE : Qu'entendez-vous par patrimoine naturel ou géographie ?

HAUSMANN : Nous constatons un rapport statistique très important entre les variables géographiques et l'inégalité.

Nous avons constaté par exemple que les régions tropicales présentent généralement une plus grande inégalité en ce qui concerne les revenus et la propriété foncière. Les pays qui exportent des produits tropicaux sont plus inégalitaires aussi. Cela tient peut-être au fait qu'il est plus difficile de travailler dans les climats chauds, mais il s'agit là, à l'évidence, d'une schématisation excessive. Ce phénomène s'explique peut-être aussi par le fait que les maladies pèsent plus lourd dans les régions tropicales.

En outre, l'agriculture tropicale est axée sur les plantations, qui sont rentables en raison des économies d'échelle et de production. Cela se traduit par l'existence de vastes domaines agricoles privés.

BID AMÉRIQUE : Que doit faire l'Amérique latine pour alléger le fardeau de l'inégalité ?

HAUSMANN : Ce qu'il faut faire dans l'immédiat, c'est profiter de circonstances démocratiques favorables.

Les taux de fécondité en Amérique latine diminuent, ce qui veut dire que le taux d'accroissement du nombre des travailleurs est supérieur au taux d'accroissement du nombre des enfants. Résultat, le pourcentage que représente la population active est plus élevé.

La chance unique qui s'offre à notre génération est triple : travailler davantage, épargner davantage, éduquer davantage.

Mais les vingt années à venir seront déterminantes, et cette occasion ne se présente qu'une fois. Certains pays, comme l'Uruguay et l'Argentine, ont d'ores et déjà connu cette évolution démographique, et ils ne retrouveront pas cette occasion.

BID AMÉRIQUE : Quelles actions concrètes vos études proposent-elles ?

HAUSMANN : D'abord, nous devons mettre en place des politiques qui récompensent suffisamment les ouvriers spécialisés pour justifier la formation et l'enseignement qui s'imposent, surtout dans le cas des femmes.

Lorsque la rémunération des ouvriers spécialisés est suffisamment élevée, cela incite les familles à rechercher l'insertion professionnelle. Plus le marché du travail se féminise, moins les familles sont nombreuses, et elles consacrent alors proportionnellement davantage de ressources à la scolarisation.

Paradoxalement, les niveaux d'instruction sont les plus bas dans les pays où l'instruction apporte les plus grandes récompenses. On peut expliquer ce phénomène par le fait que les pauvres ont simplement trop de difficulté à se scolariser.

Imaginez que vous êtes une femme qui vaque aux soins du ménage dans un logement sans eau courante ni électricité, loin des transports en commun. Une fois les tâches ménagères accomplies, vous n'avez ni le temps ni l'énergie de trouver un travail dans le secteur officiel. C'est pourquoi il est si important de mettre en place des politiques qui améliorent les services d'eau et d'électricité, qui généralisent les transports en commun.

BID AMÉRIQUE : Qu'en est-il de l'aménagement des relations du travail ? Y a-t-il un lien entre la législation du travail et l'inégalité ?

HAUSMANN : En général, la législation du travail en Amérique latine est archaïque et, qui plus est, elle a été élaborée par des hommes et non des femmes. Voilà qui explique en partie pourquoi les femmes ont plus de difficulté que les hommes à s'intégrer dans le marché du travail officiel.

La législation actuelle limite les horaires flexibles, le temps partiel et les horaires particuliers, qui ont une importance vitale pour les femmes qui ont des responsabilités au foyer. Si les horaires ne s'inscrivent pas dans la norme, l'employeur doit payer des heures supplémentaires et des charges, et les coûts liés à l'embauche de femmes deviennent prohibitifs.

Par ailleurs, des dispositions relativement généreuses sont prévues pour les congés de maternité, dont le coût est censé être pris en charge par l'employeur. Résultat, les patrons préfèrent embaucher des hommes, ou verser des salaires inférieurs aux femmes. Or, si les salaires sont inintéressants, les femmes préfèrent travailler dans le secteur non officiel ou rester au foyer.

BID AMÉRIQUE : D'une part, votre rapport rejette les politiques populistes mais d'autre part il affirme qu'une plus grande égalité en Amérique latine favoriserait la croissance. Comment levez-vous cette apparente contradiction ?

HAUSMANN : Permettez-moi de dire quelques mots au sujet des politiques populistes.

Examinons un peu le salaire minimum. En Amérique latine, le salaire minimum inscrit dans la loi n'est pas touché par les travailleurs qui se situent dans les trois déciles inférieurs de l'échelle des revenus. Le Paraguay, l'un des pays les plus pauvres et les plus inégalitaires du continent, a le salaire minimum le plus élevé. Nous constatons que le salaire minimum a un effet négligeable - voire négatif - sur la répartition des revenus.

De la même manière, nous faisons valoir que chercher à asseoir une fiscalité progressive sur les bases fragiles d'un système inefficace de recouvrement de l'impôt ne fait que très peu augmenter les recettes fiscales dans les faits. Voilà qui place le gouvernement devant une triste alternative : ou bien organiser des services publics inadaptés ou recourir à un impôt prélevé par l'inflation.

Voici ce que nous disons : il faut créer un système efficace de recouvrement de l'impôt avec une assiette relativement large et des taux faibles. La progressivité de la fiscalité viendra surtout côté dépenses, qui seront axées sur l'enseignement, la santé et les équipements de base. La raison en est que ceux qui forment le décile le plus riche en Amérique latine n'ont pas recours à l'école publique ni aux équipements sanitaires publics.

BID AMÉRIQUE : Le rapport de cette année défend l'idée qu'une plus grande égalité favorise l'expansion économique. Cela ne contredit-il pas certaines théories classiques sur les retombées, selon lesquelles la concentration des revenus est une condition sine qua non de l'investissement et de la croissance ?

HAUSMANN : À notre avis, l'inégalité nuit à la mise en place de politiques qui favorisent la croissance. Elle conduit à des conflits sociaux. Sans compter que les pays souhaitent peut-être une société plus égalitaire parce qu'ils pensent que c'est une bonne chose en soi.
 

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