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Les feuilletons brésiliens influenceraient les comportements sociaux

Connues depuis longtemps pour la présentation de plages éblouissantes, de personnages charismatiques et de descriptions réalistes de la vie et des aspirations de la classe moyenne, les feuilletons télévisés brésiliens ont aidé à façonner de manière décisive la vision des femmes sur le divorce et la procréation, indiquent deux études récentes menées par la Banque interaméricaine de développement (BID).

Ces deux études analysent comment la télévision et les feuilletons ont favorisé au cours des trois dernières décennies des modifications spectaculaires des taux de fécondité et de divorce au Brésil. Les taux de fécondité dans le pays ont chuté de plus de 60 % depuis les années 70 et les divorces ont plus que quintuplé depuis les années 80. Pendant la même période, la possession de téléviseurs a été multipliée par plus de dix, touchant plus de 80 % des ménages.

Les conclusions des deux études– « Feuilletons télévisés et fécondité : données recueillies au Brésil » et « Télévision et divorce : données tirées des novelas brésiliennes » -– pourraient avoir des implications importantes pour les pouvoirs publics dans les pays en développement. Les autorités dans ces pays ont souvent du mal à sensibiliser la population sur les principaux problèmes de santé publique et sur les thèmes sociaux à cause des taux d’analphabétisme élevés et de la faible diffusion des journaux et de l’accès limité à l’internet.

« La télévision joue un rôle crucial dans la circulation des idées, en particulier dans les pays en développement à forte tradition orale comme le Brésil », a indiqué l’économiste de la BID Alberto Chong, un des auteurs des études. « Les rapports indiquent que certaines émissions de télévision peuvent constituer un outil permettant de transmettre des messages sociaux très importants pour aider, par exemple,  à lutter contre la propagation de l’épidémie du SIDA et œuvrer à la protection des droits des minorités ».

Ces deux études portent essentiellement sur l’expansion de Rede Globo, qui est le groupe de médias le plus important du Brésil et le quatrième plus grand réseau commercial au monde. Le réseau de Globo couvre une grande partie du Brésil : ses émissions ont été diffusées dans 98 % des municipalités du pays dans les années 90, touchant ainsi 17,9 millions de ménages, pour une couverture quasi-inexistante au milieu des années 60.

L’expansion rapide de Globo durant cette période et l’évolution spectaculaire de certains indicateurs sociaux du Brésil offrent un terrain fertile pour la recherche. Les études procèdent à une série de tests économétriques qui produisent des résultats statistiques consistants. Elles utilisent des données démographiques complètes et des informations détaillées sur l’élargissement de la couverture des signaux de télévision et le contenu des feuilletons télévisés au Brésil au cours des trois dernières décennies.

Impact de la télévision

Les études montrent que la télévision a largement contribué à influencer la perception des femmes concernant le mariage et la famille de 1970 à 1991, en plus d’autres facteurs bien étudiés tels que l’augmentation des niveaux d’instruction, l’accès à la contraception et certaines politiques gouvernementales.

Le premier rapport a conclu que les taux de fécondité ou le nombre de naissances vivantes par femme en âge de procréer étaient beaucoup plus faibles dans les régions du Brésil couvertes par le signal de Globo Television que dans les zones qui ne recevaient pas le signal.

L’impact sur les comportements a été le plus marqué parmi les femmes issues de familles pauvres et les femmes au milieu ou à la fin de leurs années de procréation, ce qui autorise à penser que la télévision a influencé leur décision d’arrêter d’avoir des enfants plutôt que le moment où elles doivent commencer à avoir des enfants.

En général, la probabilité pour qu’une femme accouche dans des zones couvertes par le signal de Globo a diminué de 0,6 point de pourcentage de plus que dans les zones sans couverture. L’ampleur de l’effet constaté est comparable à celui d’une augmentation de deux ans de la scolarité des femmes. Aucune incidence n’a été observée sur les taux de fécondité l’année qui a précédé l’accès au signal de Globo.

« Le fait d’’être constamment au contact des familles de taille plus réduite et moins acablées par les difficultés présentées à la télévision a peut-être conduit les gens à opter pour un nombre réduit d’enfants », a indiqué Chong.

L’étude de Chong sur la fécondité et la télévision a aussi révélé un impact de ce média sur les taux de divorce. Même si les données fournies à l’appui de cette thèse n’étaient pas si complètes, Chong a constaté que la proportion des femmes vivant séparées de leur conjoint ou divorcées est plus élevée dans les zones qui reçoivent le signal de Globo, en particulier dans les petites communautés où une forte proportion de la population a accès aux émissions de Globo. Ces zones affichent une progression de 0,1 à 0,2 point de pourcentage de la proportion de femmes âgées de 15 à 49 ans qui sont divorcées ou séparées. L’augmentation est modeste mais statistiquement significative, a ajouté Chong.

L’impact est comparable à un accroissement de 6 mois de la scolarité d’une femme, ce qui représente un effet très significatif lorsqu'on tient compte du fait que la scolarité moyenne pour la femme au cours de cette période était de 3,2 ans.

 

Influence des feuilletons télévisés

Soixante à quatre-vingt millions de Brésiliens regardent régulièrement les feuilletons télévisés du soir ou novelas en Portugais. Globo domine au Brésil la production des novelas, qui présentent un modèle très particulier de famille : petite, séduisante, blanche, en bonne santé, citadine, issue de la classe moyenne et de la classe supérieure et portée sur la consommation.

Les scènes se jouent habituellement dans les villes de Rio de Janeiro et São Paulo. Généralement, les familles heureuses dans le feuilleton télévisé sont de petite taille et riches tandis que les familles moins heureuses sont plus pauvres et comptent plus d’enfants.

Les études ont analysé le contenu de 115 novelas diffusés par Globo entre 1965 et 1999 pendant les deux créneaux horaires à plus forte audience : 19 et 20 heures. Soixante-deux pour cent des principaux personnages féminins n’avaient pas d’enfants et 21 % n’avaient qu’un seul enfant. Vingt-six pour cent des vedettes féminines trompaient leurs partenaires.

Les scénarios des feuilletons télévisés renferment souvent une critique des valeurs traditionnelles. Par exemple, l’émission à succès du réseau en 1988, “Vale Tudo,” mettait en vedette un personnage principal qui vole, ment et triche pour atteindre son objectif ultime qui est de s’enrichir à tous prix. Globo a également présenté des modes de vie modernes et l’émancipation de la femme dans des novelas tels que « Dancing Days », diffusé en 1978, dans lequel la vedette était une criminelle jugée coupable qui se bat pour reconquérir sa réputation et l’amour de sa fille adolescente.

Les baisses des taux de fécondité ont été plus fortes dans les années qui ont suivi immédiatement la diffusion de novelas qui décrivaient la mobilité sociale ascendante et pour les femmes dont l’âge se rapproche de celui de la vedette du feuilleton télévisé.

Les feuilletons télévisés ont aussi influencé le choix des noms des enfants. La probabilité que les 20 noms les plus populaires dans une zone donnée comprennent ceux d’un ou plusieurs des personnages d’une novela diffusée au cours de cette année-là était de 33 % si la région recevait le signal de Globo. Dans les régions n’ayant pas accès à Globo, la probabilité était seulement de 8,5 %.

Selon Chong, « certains indices donnent à penser que le contenu des feuilletons télévisés a aussi influencé les taux de divorce ». « Quand la vedette d’un feuilleton télévisé était divorcée ou n’était pas mariée, le taux de divorce augmentait de 0,1 point de pourcentage en moyenne ».

Globo contre SBT

L’expansion de Sistema Brasileiro de Televisão (SBT), la deuxième plus grande chaîne de télévision du Brésil, n’a pas affecté les taux de fécondité dans le pays durant la même période.

Les études attribuent ce résultat aux différences de contenu. Les feuilletons télévisés de Globo sont écrits par des auteurs brésiliens et produits au Brésil, tandis les novelas de SBT sont surtout importés du Mexique ou utilisent des intrigues « importées ».

« Les programmes doivent être perçus comme des portraits réalistes de la société brésilienne pour influer sur les comportements », a expliqué Chong.  « Le public peut s’identifier facilement aux situations décrites dans les novelas de Globo ».

Les feuilletons télévisés de Globo ont des coûts de production beaucoup plus élevés que ceux produits au Mexique ou dans d’autres pays d’Amérique latine. En moyenne, Globo dépense près de $125 000 par épisode, soit environ 15 fois plus que tous les réseaux opérant en Amérique latine.

En outre, les feuilletons de Globo sont filmés dans des lieux faciles à reconnaître et décrivent un milieu caractéristique de la classe moyenne que la majorité des téléspectateurs identifient quel que soit leur situation socio-économique.

Eliana Ferrara, économiste à l’Université Bocconi, a coécrit le rapport sur le divorce avec Chong. Et Suzanne Duryea, économiste à la BID, a collaboré à l’étude sur la fécondité avec Chong et Ferrara.