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Les politiques expansionnistes pour lutter contre la crise sont une solution viable, mais pas pour tous les pays

La crise financière a remis le Keynésianisme au centre du débat sur les politiques à travers le monde. Plusieurs pays d’Amérique latine et des Caraïbes sont en train d’annoncer leur propre plan de relance budgétaire pour essayer de contrer la récente crise du crédit à l’échelle mondiale.

Une nouvelle étude réalisée par la Banque interaméricaine de développement indique que les récessions frappent beaucoup moins durement dans les pays ayant assez de marge de manœuvre pour adopter des politiques monétaires et budgétaires plus souples. Toutefois, ceci n’est pas valable pour tous les pays car la réussite dépend de la situation économique qui prévalait au début de la crise.

L’étude prévient que les pays où les gouvernements ont peu épargné pendant le boom des matières premières auront peu de marge de manœuvre pour accroître les dépenses en vue de réduire les effets de la récession qui se profile du fait de la crise actuelle. Toute tentative d’augmenter sensiblement le niveau des dépenses pourrait entamer la confiance dans la capacité du pays à rembourser ses dettes à l’avenir.

L’étude de la BID intitulée « Face au resserrement du crédit à l’échelle internationale : des mesures contre l’arrêt brutal de la croissance en Amérique latine » procède à un examen rigoureux des mesures qui ont été appliquées avec succès lors des précédentes crises financières mondiales et tire quelques enseignements importants qui peuvent éclairer les options stratégiques qui se présentent aujourd’hui aux pays de la région.

« Sans des conditions économiques favorables au départ, les pays ont peu de latitude pour agir », selon Eduardo Cavallo, un des économistes de la BID qui a participé à l’étude. « Pour autant, les conditions de départ ne sont pas le fait du destin. Des décisions d’orientation adéquates et un soutien des organisations multilatérales peuvent aider à réduire certaines des contraintes ».

Mesures de politique économique et comportement en matière de production

L’étude a conclu que les pays qui ont pu adopter des politiques budgétaires et monétaires relativement plus souples au lendemain d’une crise financière accusaient une perte de production de moins de 5 %, tandis que les pays présentant beaucoup moins de flexibilité enregistraient des reculs de la production supérieurs à 10 %.

L’étude a analysé les mesures adoptées par 19 pays en développement pendant la crise survenue à Tequila, en Asie et en Russie dans les années 90, les périodes d’extension des marges de taux d’intérêt sur les prêts souverains et les réductions des flux de capitaux qui ont affecté simultanément un vaste ensemble de pays émergents.

« Les pays qui ont adopté des politiques anticycliques ont incontestablement obtenu de meilleurs résultats, mais cela ne signifie pas que les pays qui n’ont pas adopté des politiques anticycliques auraient réalisé une meilleure performance s’ils avaient fait le contraire », a expliqué Cavallo. « Dans certains cas, leur situation économique était si peu favorable au départ que toute tentative d’être plus agressive aurait pu aggraver la situation en érodant la confiance dans leur solvabilité ».

Des conditions économiques appropriées

Les politiques anticycliques appliquées pendant les crises financières donnent de bons résultats quand les gouvernements peuvent augmenter durablement les dépenses et conduire une politique monétaire plus souple qui n’alimente pas l’inflation ou n’affecte pas négativement les bilans des institutions du secteur public et du secteur privé quand tous les deux détiennent des créances libellées en dollars.

Pour stimuler durablement la demande globale, les gouvernements devront veiller à ce que leurs actions n’entament pas la crédibilité et la solvabilité du pays. Les pays doivent par conséquent se doter de banques centrales crédibles, capables de freiner les anticipations inflationnistes en utilisant de vraies ressources pour lutter contre la crise.

Les pays devront disposer d’un niveau raisonnable de réserves pour honorer les obligations internationales et assurer le financement du commerce. Les faibles niveaux de créances libellées en dollars donneront aux banques centrales plus de flexibilité pour déprécier la monnaie du pays afin de rendre ses produits plus compétitifs dans les échanges internationaux, indique l’étude.

L'Amérique  latine et les Caraïbes ont amélioré leur environnement économique depuis la crise en Russie, leur donnant une certaine marge de manœuvre, en particulier en matière de  politique monétaire, pour appliquer des mesures afin de lutter contre la crise, a affirmé Alejandro Izquierdo, un autre économiste de la BID qui a participé à l’étude. Les pays ont accumulé $400 milliards de réserves internationales et ont réduit considérablement le volume des créances libellées en dollars, en particulier à l’intérieur du système bancaire, a-t-il poursuivi.

La réduction des taux de dollarisation des créances a permis au Brésil, par exemple, d’assouplir sa politique monétaire face au resserrement du crédit à un degré que d’autres pays n’ont pas pu atteindre au lendemain de la crise en Russie, souligne l’étude. 

Une politique monétaire souple se traduit d’ordinaire par une dépréciation de la monnaie et par un accroissement des exportations qui permet d’atténuer le ralentissement de l’économie. Cependant, la dépréciation de la monnaie, qui a servi par le passé de moyen à plusieurs pays émergents de sortir de la crise en stimulant les exportations, pourrait ne pas donner pleinement satisfaction cette fois-ci à cause de l’actuelle récession mondiale, qui frappe en particulier les pays riches, selon Izquierdo.

Des mesures de politique économique adéquates

La qualité des mesures de politique économique dépendra de la nature et de l’ampleur de la crise. Les crises financières systémiques de portée mondiale provoquent une réduction spectaculaire des flux de capitaux en direction des pays émergents qui peut durer seulement quelques mois – comme ce fut le cas lors de la crise de Tequila en 1994 – ou plusieurs années, comme lors de la crise en Russie, où il a fallu cinq ans pour que les flux de capitaux retrouvent leur niveau normal.

Plus les flux de capitaux mettent longtemps à revenir à leurs niveaux historiques dans la région, plus il y a de chances qu’une crise de liquidité puisse se transformer en problème de solvabilité pour un pays, prévient l’étude.

« Il y a tout lieu de croire que l’accès au financement restera onéreux sur les marchés émergents, en particulier s’agissant des prix à l’exportation, et peut même rester fermé pour certains pays pendant un certain temps », a affirmé Izquierdo. « Par conséquent, les gouvernements devront concilier très prudemment leurs politiques budgétaires potentiellement expansionnistes avec leurs besoins de financement actuels et futurs ».



*Estimations de la BID basées sur les entrées de capitaux officielles, la balance commerciale et les réserves internationales en Argentine, au Brésil, au Chili, en Colombie, au Mexique, au Pérou et au Venezuela. Ces pays représentent 93 % du PIB de l’Amérique latine.

Épargne

Plus l’épargne accumulée par un pays est importante, plus il peut appliquer une politique budgétaire agressive, indique l’étude. Les pays qui ont assez de marge de manœuvre pour mettre en œuvre de telles politiques sont ceux qui ont résisté à la tentation de céder à la complaisance face aux vents favorables et ont élaboré des politiques tenant compte des cycles de l’économie internationale, des prix des matières premières et des marchés de capitaux internationaux.

Certains pays d’Amérique latine seront contraints de réduire les dépenses face à la crise actuelle en raison de l’insuffisance de l’épargne nationale, a déclaré Izquierdo. Pour d’autres, la politique la plus viable sera de maintenir le niveau actuel de dépenses publiques, mais seuls quelques-uns comme le Chili sont en mesure d’accroître les dépenses, a-t-il ajouté. 

La plupart des pays de la région ont accumulé très peu d’épargne pendant les cinq années de boom des matières premières qui se sont achevées l’année dernière, selon une étude de la BID effectuée en 2008 sur le thème « Tout ce qui brille n’est peut-être pas de l’or : Évaluation de la performance macroéconomique récente de l’Amérique latine ».

Un simple calcul de la moyenne des sept principales économies de la région (Argentine, Brésil, Chili, Colombie, Mexique, Pérou et Venezuela) montre qu’ils ont dépensé 77 % des recettes additionnelles provenant du pactole des matières premières depuis 2002. En comparaison, le Chili, qui a placé une grande partie des impôts supplémentaires collectés dans un fonds spécial, n’a dépensé que 34 % de ces fonds, selon l’étude effectuée en 2008.

Le rôle des institutions multilatérales

Le plus grave danger lié à la crise actuelle est que l’Amérique latine et les Caraïbes peuvent toujours être durement affectées par une crise financière systémique, même si elles ont amélioré leur capacité de résistance, a affirmé Izquierdo.

Les pays doivent mettre à profit les années de boom pour créer les conditions d’une amélioration de leur environnement économique, ce qui leur permettra de mettre en œuvre des politiques anticycliques dans les moments difficiles, a conclu l’étude.

Les pays ayant une épargne insuffisante devront prendre tout un ensemble de mesures pendant la crise : maîtriser les dépenses et rechercher d’autres sources de financement, telles que l’augmentation des emprunts auprès des institutions multilatérales pour atténuer l’impact de la crise, dans la mesure où ces emprunts restent dans des limites tolérables, a ajouté Izquierdo.

Quant aux institutions multilatérales, la crise actuelle leur offre l’occasion d’adopter une approche différente des options stratégiques choisies pendant la crise en Russie.

L’opinion répandue en 1998 était que les pays émergents devaient rassurer les créanciers sur la solvabilité de leurs économies. Aussi, les pays émergents de par le monde étaient-ils priés de réduire leurs dépenses et de relever leurs taux d’intérêt, ce qui a aggravé la récession.

L’étude effectuée par la BID sur les mesures de politique économique efficaces adoptées pendant les crises antérieures indique que les institutions multilatérales doivent tenir compte de la situation initiale dans chaque pays avant de soutenir un type de politique donné. Les pays bénéficiant d’un environnement favorable au départ n’ont pas besoin de se soumettre à des politiques d’ajustement rigoureuses pour donner un gage de crédibilité. Le système multilatéral peut aider les gouvernements en renforçant leurs réserves en devises et octroyer un financement aux gouvernements ayant une situation budgétaire viable, selon l’étude.

Exemples de mesures efficaces

Néanmoins, même les conditions défavorables au départ ne constituent pas une fatalité, a insisté Izquierdo.

Le Pérou, par exemple, avait une économie fortement dollarisée avant la crise financière de 1998, ce qui l’a rendu assez vulnérable aux chocs externes et a entraîné la dépréciation de sa monnaie. Cependant, les autorités ont pu constituer une importante réserve de devises qui leur a permis d’accorder aux banques des financements en dollars pendant la crise et d’éviter une forte dépréciation de la monnaie. Cette intervention a été cruciale pour la survie de l’économie, faisant du Pérou un exemple de réussite en matière de gestion de crise.

Le Brésil fournit un autre exemple. En 2002, le pays a connu une réduction spectaculaire des lignes de crédit commercial en raison de l’incertitude des investisseurs sur l’issue de l’élection présidentielle prévue cette année-là dans le pays. La banque centrale a utilisé ses réserves internationales et a organisé des ventes ciblées de dollars par adjudication sur les marchés de change au comptant afin de fournir aux exportateurs des financements en devise forte, atténuant ainsi les effets de la compression du crédit pour un secteur qui était vital pour l’économie. L’aide au secteur des exportations a permis de ramener des dollars dans le pays, limitant ainsi une pénurie de devises consécutive à la réduction des entrées de capitaux étrangers.

« Il n’existe pas de formule unique pour résoudre la crise actuelle », a indiqué Cavallo. « S’il est vrai que dans bien des cas les conditions de départ ne sont pas idéales pour les pays de la région, ils peuvent accroître leur marge de manœuvre grâce à des politiques adaptées et au concours du système multilatéral ».