| « Pourriez-vous à tout le moins faire
de moi un juge ? »
Cette boutade que répète la doyenne d'une grande faculté de droit au
Salvador est celle d'un avocat sans emploi à l'égard d'un haut
fonctionnaire qui lui est redevable.
Comme toutes les plaisanteries qui perdurent, celle-ci contient une
part de vérité. Pour Emma Dinorah Bonilla, qui dirige la faculté de droit
à l'Université centraméricaine José Simeón Cañas à San Salvador, elle
résume un héritage scandaleux que ses collègues et elle doivent surmonter
sans cesse au moment de former des avocats et des juristes en herbe. «
Dans le passé et pourtant nous avions des juges qui avaient suivi une
très bonne formation il est vrai que des juges étaient nommés pour
toutes sortes de raisons qui n'avaient rien à voir avec leurs
qualifications », affirme-t-elle.
Ce cliché selon lequel les juges incarnent le favoritisme politique est
bien enraciné dans bon nombre de sociétés latino-américaines. Au Salvador,
cela commence par le juge de paix. C'est un fonctionnaire local qui est
souvent le premier interlocuteur des citoyens et le dernier dans le
système de justice. Il y a peu de temps encore, les juges de paix au
Salvador n'étaient pas obligés d'être avocats ou d'avoir fait des études
de droit dignes de ce nom. Ce n'est pas nécessairement mauvais. Dans bien
des pays, il existe une belle tradition : des juges de paix sans formation
assurent des services juridiques élémentaires dans les régions reculées.
Mais au Salvador, le jeu de nominations des juges de paix était politisé
de manière tellement flagrante que le prestige de la profession avait été
sérieusement entamé.
Les autres juges devaient certes avoir la qualité d'avocat, mais ils
étaient nommés pour de courtes périodes et leur promotion était laissée à
l'entière discrétion de la Cour suprême. D'emblée, cela ne posait pas
problème, sauf que chaque nouveau gouvernement renouvelait entièrement la
Cour suprême. Le pouvoir exécutif ou ses alliés triaient sur le volet les
candidats à la magistrature, dont la confirmation ne demandait que la
majorité simple à l'Assemblée législative. « Tout cela a causé une
profonde défiance à l'égard du pouvoir judiciaire, qui est encore présente
aujourd'hui », affirme Rafael Durán Barranza, président du Conseil
judiciaire national du Salvador. « Les gens se méfient des juges, ceux de
la Cour suprême aussi. Ils se méfient même des avocats. »
Jeter les bases de la confiance. Quelques-unes des réformes les plus
radicales votées par l'Assemblée nationale salvadorienne sont destinées à
rétablir la confiance des citoyens dans l'honnêteté et la compétence des
juges et d'autres acteurs importants du système de justice.
D'abord, l'Assemblée nationale a pris des mesures pour mettre fin à
l'asservissement financier et politique de la justice au pouvoir exécutif.
Elle a révisé la constitution afin de faire obligation à l'État de
consacrer tous les ans 6 % des recettes nationales au budget de
fonctionnement de la justice. C'est l'une des proportions les plus
importantes en Amérique latine. En plus de mettre le pouvoir judiciaire à
l'abri des ingérences financières, cela donnait à la justice un budget
prévisible qui lui a permis de revaloriser l'ensemble des salaires, de
faire un effort financier en faveur des formations et des équipements
neufs et de prendre en charge les frais de la modernisation administrative
et des réformes ultérieures.
Un deuxième texte est venu renforcer le Conseil judiciaire national,
chargé de faire contrepoids au pouvoir administratif concentré entre les
mains de la Cour suprême. Comme dans bien des pays d'Amérique latine, la
Cour suprême a de nombreuses attributions. Elle sélectionne les juges et
décide de leur promotion, elle inscrit les avocats au tableau de l'ordre
ou procède à leur radiation, ce qui peut donner lieu à des
incompatibilités flagrantes.
Le Conseil a été créé pour remplir quelques-unes de ces fonctions et
défendre les intérêts d'autres professions judiciaires. Il se compose de
six représentants élus par les facultés de droit, par des associations
d'avocats en exercice et par le ministère qui abrite les procureurs de la
République et les avocats commis d'office.
Aujourd'hui, le Conseil est le gardien de la profession, il en défend
l'entrée. Le premier échelon dans le parcours professionnel judiciaire,
c'est le juge de paix. Aujourd'hui, seuls les avocats peuvent le devenir
et ils doivent être reçus à un examen et suivre des formations dispensées
par le Conseil. Le Conseil établit aussi la liste des candidats aux
nominations et aux promotions des magistrats, il étudie le comportement
des juges qui auraient commis une faute professionnelle ou qui sont
accusés de corruption. Et il administre une école judiciaire.
Enfin, l'Assemblée a remanié de fond en comble la nomination des juges
à la Cour suprême. Pour desserrer les liens avec le gouvernement, les
quinze juges de la Cour suprême ont désormais un mandat de neuf ans. Tous
les trois ans, il y a élection pour le tiers d'entre eux. Les pouvoirs
exécutif et législatif ne jouent plus aucun rôle dans la nomination des
candidats. En effet, deux listes de candidats sont dressées : l'une par le
Conseil judiciaire national et l'autre dans le cadre d'élections
nationales qui sont ouvertes à tous les avocats en exercice. Les candidats
les mieux classés de chacune des listes forment ensuite une liste unique
qui est présentée à l'Assemblée. Celle-ci doit confirmer cinq d'entre eux
à la majorité des deux tiers (au lieu de la majorité simple).
Avec quels résultats ?Les nouvelles conditions de nomination ont subi
une épreuve de vérité en 1994 lorsqu'elles ont été appliquées pour la
première fois aux quinze sièges de la Cour suprême. La sélection s'est
déroulée dans une atmosphère très tendue. Plusieurs juges sortants (qui
avaient tous été nommés pendant la guerre civile) menèrent des campagnes
très bruyantes pour conserver leur siège. Mais la première Assemblée de
l'après-guerre, qui comportait un groupe de députés nouvellement élus
représentant le FLMN, était beaucoup plus diverse qu'auparavant. En bout
de course, aucun des quinze juges sortants n'obtint assez de voix pour se
faire confirmer.
Ce qu'il y a de plus remarquable encore, c'est qu'aucun des nouveaux
juges n'avait été accusé d'incompétence ou de corruption. Environ 75 % des
avocats du pays allèrent aux urnes, et les candidats en tête de liste dont
le nom fut soumis à l'Assemblée étaient considérés comme des
professionnels honorables. « C'est là un immense progrès, fondé sur un
mécanisme qui est infiniment supérieur à l'ancien », affirme Francisco
Díaz Rodríguez, membre du Conseil judiciaire national qui, il y a peu de
temps encore, dirigeait la FESPAD, une importante organisation de
recherche et de promotion juridique à San Salvador.
La nouvelle Cour suprême s'est lancée dans la mise en œuvre de
plusieurs réformes en chantier et commença à faire valoir son indépendance
en matière de droit (voir article sur cette question). Les gens se mirent
à parler de la justice comme d'un nouveau pouvoir en éclosion dans le
pays. La classe politique, qui n'avait jamais accordé beaucoup d'attention
au pouvoir judiciaire à l'époque où il lui était entièrement asservi,
s'intéressa alors aux nominations. En 1997, le tiers des sièges de la Cour
suprême devant être renouvelé, il fut question à l'Assemblée de « reparto
», c'est-à-dire de la tradition selon laquelle les partis politiques se
partagent à huis clos les postes clés selon les couleurs politiques des
candidats. « Il y eut beaucoup plus de pressions, plus de manœuvres et
plus de vetos » concernant les candidats des partis politiques cette
fois-ci, affirme Díaz.
La réapparition des pressions politiques saute aux yeux dans d'autres
domaines de la justice aussi. Les réformes avaient élargi les pouvoirs
d'enquête de l'avocat général du Salvador (dont la confirmation exige
aussi les deux tiers du vote de l'Assemblée) sur les méfaits qu'auraient
commis des responsables privés ou publics (voir article). Les Salvadoriens
furent consternés lorsque le premier avocat général à exercer ces pouvoirs
fit emprisonner plusieurs membres de la Police civile nationale pour faux
et usage de faux dans l'affaire très médiatisée d'un journaliste
assassiné. Mais lorsque le mandat de l'avocat général vint à expiration en
juillet dernier, l'Assemblée ne le renouvela pas, ce qui donna lieu à
d'interminables négociations sur sa succession. À la fin octobre, le poste
était encore vacant.
De nombreux observateurs y voient là la preuve que l'idée d'un avocat
général puissant et indépendant gêne le pouvoir exécutif et l'Assemblée. «
À mon avis, il y a une contre-réforme qui s'engage », affirme Benjamín
Cuéllar Martínez, directeur d'un institut des droits de l'homme bien connu
à San Salvador.
Lorena Peña, députée du FMLN, se dit préoccupée aussi. « Nous pensons
que lorsque les postes clés sont attribués par « reparto », c'est le
chemin de la corruption qui s'ouvre. » Mais elle stigmatise aussi son
propre parti qui n'aurait pas pris le temps de bien examiner les dossiers
des candidats. « Une majorité des deux tiers est impossible dans cette
Assemblée sans le FMLN, précise-t-elle. Nous avons notre part de
responsabilité dans certaines erreurs qui ont été commises. »
Ses aveux révèlent l'un des paradoxes de la réforme. Les
Salvadoriens ne commenceront à faire confiance à leurs juges que lorsque
les citoyens eux-mêmes, par l'entremise de leurs députés à l'Assemblée,
exerceront la vigilance nécessaire pour moraliser les conditions dans
lesquelles se font les sélections.
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