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Histoire d'eau
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Des habitants de San Jorge (Argentine) aident à creuser
des fossés pour l'installation de conduites fournies par Aguas Argentina
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PAUL
CONSTANCE L'agglomération
de Buenos Aires contient au moins cinq fois la population de
Port-au-Prince (Haïti) et elle a un profil économique et social tout à
fait différent. Mais pour ce qui est de la généralisation du service de
l'eau aux quartiers très pauvres, l'une et l'autre ville ont beaucoup de
points en commun.
À la différence de la plupart des pays d'Amérique latine et des
Caraïbes, l'Argentine, pour faire face à la pénurie d'investissements dans
les services publics d'eau et d'assainissement, a choisi d'attribuer une
concession à une société privée. Aguas Argentinas, une coentreprise
franco-argentine, a emporté en 1993 un contrat de trente ans. Il s'agit de
la concession d'eau la plus importante au monde. À ce moment-là, près de 3
millions des 9,5 millions d'habitants de la ville habitaient des logements
qui n'étaient pas branchés sur le réseau d'eau, et 4,5 millions n'étaient
pas raccordés au réseau d'assainissement. Buenos Aires a certes de l'eau
douce en abondance, mais des volumes d'eau importants sont perdus en
raison de canalisations défectueuses, ce qui entraîne des pénuries d'eau
endémiques pendant l'été.
Le contrat prévoit que la firme Aguas Argentinas étendra régulièrement
la desserte conformément à un schéma directeur. À la fin de la période
visée par la concession, tous les foyers devraient être raccordés. Ainsi,
pendant la première période quinquennale, la société aurait dépensé 1,2
milliard de dollars pour raccorder 2,6 millions d'usagers aux réseaux
d'eau et d'assainissement. Le service public de l'eau n'en avait pas fait
autant au cours des quarante années précédentes.
Certains travaux sont financés par un prêt de 97,5 millions de dollars
approuvé par la BID en 1989, avant la privatisation du service de l'eau.
En juin dernier, la Banque a autorisé une rallonge de 300 millions de
dollars pour aider à financer le programme d'investissement d'Aguas
Argentinas jusqu'à l'horizon 2001. L'expansion de la desserte en eau se
poursuivra pendant ce temps au rythme de 200 000 nouveaux usagers par an,
surtout dans les quartiers à revenus modestes.
Aujourd'hui, les pénuries d'eau ne surviennent plus à Buenos Aires
pendant la canicule de l'été. C'est en partie parce que la firme Aguas
Argentinas a un service clientèle qui fonctionne 24 h sur 24, permettant
aux usagers de signaler des fuites ou d'autres problèmes. Ce qu'il y a de
remarquable surtout, c'est qu'au dire de la firme, les usagers
s'acquittent de leur facture d'eau dans une proportion de 96 % en moyenne,
corrigée des paiements en retard, contre 60 % environ avant l'octroi de la
concession. C'est dire que les clients apprécient le nouveau service.
S'agissant des quartiers pauvres toutefois, le parcours d'Aguas
Argentinas a été un peu plus complexe. Patrice Dupoux, chef de la
Direction des quartiers pauvres au sein de la firme, affirme qu'un certain
nombre de facteurs peuvent nuire à la viabilité d'un service payant dans
les quartiers très pauvres. D'abord, les gens comprennent mal les
bienfaits pour la santé d'une eau courante sans danger et d'un réseau
d'assainissement efficace ainsi que les coûts qui leur sont liés. « Si les
usagers ne savent pas combien ces services peuvent contribuer à leur
mieux-vivre, ils ne voudront guère les payer », affirme Dupoux.
La politique et la sécurité dans les quartiers constituent d'autres
facteurs. Comme dans les bidonvilles de Port-au-Prince, il y a des groupes
ayant parfois des ambitions rivales dans la zone de Buenos Aires, appelée
là-bas « villas miserias ». Pour pérenniser un projet sur cette toile de
fond, il est impératif de mobiliser les représentants des groupes locaux.
Le projet de service d'eau doit emporter l'adhésion de tous, surtout dans
les quartiers dangereux où les forces de l'ordre sont réticentes à
intervenir. « Il y a des quartiers où nos techniciens chargés de
l'entretien ne peuvent pas travailler sans la protection explicite des
habitants », explique Dupoux.
De proche en proche, la firme Aguas Argentinas a mis en place une
politique qui consiste à retenir les services d'ONG pour aider à nouer des
liens avec les dirigeants dans les quartiers à revenus modestes et à
préparer ainsi l'instauration des services. Dupoux affirme que ces travaux
d'approche prévoient souvent de multiples activités, par exemple des
classes santé et hygiène et des réunions publiques pour discuter des
éventuels plans de service, ce qui va au-delà des missions de la firme.
Pour ce faire, il faut mobiliser non seulement les ONG mais aussi les
pouvoirs publics locaux, qui doivent eux aussi vouloir ce service. Lorsque
toutes ces conditions sont réunies, précise Dupoux, le service dans les
quartiers pauvres peut fonctionner aussi bien du point de vue de la
firme que dans les quartiers aisés. En effet, le taux de recouvrement
dans les quartiers pauvres acquis à l'idée du service s'élève à 90 % en
moyenne, ce qui est près de la moyenne pour l'ensemble de la ville.
Délais moins longs. Malgré le taux d'expansion de 200 000 usagers par
an, la firme Aguas Argentinas ne pourra pas assurer la desserte de
certains quartiers avant plusieurs années. Pour les quartiers pauvres
concernés, les délais de raccordement pourraient être même de quinze ou
vingt ans.
Sachant que les futurs usagers ne veulent pas attendre aussi longtemps,
au cours des trois dernières années la firme a collaboré avec des
associations locales, des ONG et des pouvoirs publics municipaux pour
étudier d'autres moyens de raccorder des quartiers au réseau d'eau, avant
la date prévue. Elle a organisé des projets pilotes dans une trentaine de
quartiers et villes pauvres dans toute la zone visée par la concession. Et
elle a conjugué plusieurs stratégies pour financer le service sans faire
appel au budget principal qu'elle consacre à l'extension de la desserte.
Au minimum, de telles stratégies doivent prévoir de nouvelles façons de
prendre en charge les frais de raccordement, qui ont baissé
considérablement il y a peu de temps, les modalités de la concession ayant
été renégociées. Ces frais se montent à 120 dollars par foyer à l'heure
actuelle. Il y a une solution qui plaît beaucoup, notamment dans les
quartiers qui comptent entre 500 et 2 500 habitants seulement. Ici des
groupes locaux troquent leur main-d'œuvre contre les frais de raccordement
: ils creusent le sol et installent les conduites, sous la direction de
techniciens de la firme Aguas Argentinas. La municipalité prend à sa
charge le coût des travaux techniques et des matériaux. « Cette solution a
très bien fonctionné dans une quinzaine de quartiers qui comptaient 30 000
habitants en tout, affirme Dupoux. Mais là où la population est plus
importante, où les dépenses d'équipement sont plus complexes et plus
élevées, ce n'est pas pratique. »
Dans quatre quartiers concentrant 150 000 personnes, les pouvoirs
publics municipaux et provinciaux se sont mis d'accord pour embaucher des
ouvriers de l'endroit dans le cadre d'un programme de travaux publics de
l'État. Les travailleurs, qui reçoivent le salaire minimum, construisent
le réseau d'eau et la municipalité paie les frais de raccordement des
foyers. Par la suite, tous les abonnés sont tenus de rembourser les frais
de raccordement à la municipalité, à taux zéro, sur cinq ans. La firme
Aguas Argentinas les compense en partie en accordant un rabais à ses
clients.
Dupoux affirme que la mise de fonds pour l'extension du réseau aux
quartiers pauvres exigera toujours des financements extérieurs conjugués à
des subventions croisées, grâce aux recettes tirées des quartiers aisés.
Toutefois, il est d'avis aussi que l'attitude face au service de l'eau est
tout aussi importante que les considérations pécuniaires.
« Nous avons beaucoup appris dans le cadre de ces projets pilotes,
poursuit Dupoux. Nous allons mettre sur pied une stratégie cohérente en
vue de raccorder les quartiers pauvres avant la date prévue. » Afin
d'institutionnaliser cette démarche, qu'elle appelle « Obras Comunitarias
» (Travaux collectifs), la firme Aguas Argentinas a retenu les services de
professionnels qui consacrent le plus clair de leur temps à collaborer
avec les groupes de proximité, les ONG et les pouvoirs publics locaux afin
de préparer l'accélération de la desserte.
S'agissant de la demande, Dupoux affirme que des dizaines de quartiers
attendent avec impatience d'être raccordés et qu'ils sont tout à fait
disposés à fournir leur part d'efforts.
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