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Crise et contagion : trouver un remède





PETER BATE

Alors que la tempête financière s'abattait sur les places financières du monde entier en octobre dernier, réduisant à néant les capitaux et la confiance dans l'économie des pays en voie de développement, un groupe de hauts responsables économiques a momentanément pris du recul pour réfléchir à deux questions vitales : comment peut-on déceler ces crises avant qu'elles ne se produisent et comment peut-on protéger des économies en bonne santé contre l'effet contagion ?

Ce fut un moment particulièrement intense pour les responsables gouvernementaux d'Amérique latine réunis à l'occasion du séminaire intitulé " Crise et contagion sur les marchés financiers émergents " qui s'est tenu au siège de la BID à Washington en octobre dernier en marge de la réunion annuelle conjointe du Fonds monétaire international et de la Banque mondiale. Les pays d'Amérique latine, que la plupart considèrent comme des victimes n'ayant rien à se reprocher dans la présente crise, ont néanmoins subi une soudaine et douloureuse perte de crédit à la suite du quasi-effondrement du système financier russe en septembre dernier.

" Nous faisons face à la première crise financière mondiale, et les marchés émergents dans le monde entier en ressentent l'effet contagion ", a affirmé le président de la BID Enrique V. Iglesias lors de l'ouverture de la conférence. " Nous devons étudier les origines de cette crise, réfléchir aux mesures que les pays devraient prendre individuellement pour renforcer leurs moyens de défense et aux actions que la communauté internationale peut mener pour trouver des solutions planétaires à un problème planétaire. "

M. Iglesias a fait remarquer que des entretiens avaient d'ores et déjà lieu entre gouvernements, institutions financières internationales et entreprises sur la manière de faire face aux effets de la crise, qui a puni les pays d'Amérique latine malgré les efforts de réforme qu'ils déploient depuis dix ans.

Lorsqu'il a évoqué ces questions, l'économiste en chef de la BID Ricardo Hausmann a affirmé que les difficultés actuelles de l'Amérique latine sur le plan du crédit étaient de toute évidence le résultat d'une contagion, les rapports économiques entre la région et la Russie étant négligeables. En août dernier, ce pays a décidé de cesser le remboursement de certaines dettes, ce qui a semé la panique sur les marchés émergents du monde entier.

Des ventes massives d'actions ont alors eu lieu et les pays d'Amérique latine se sont retrouvés exclus des marchés financiers qui pourtant s'empressaient de leur consentir des prêts depuis leur redressement à la suite de la crise mexicaine de 1995.


La rapidité de la contagion a fait renaître le débat sur la libéralisation des mouvements de capitaux, qui s'était ouvert lors des crises économiques de 1997 dans l'Asie de l'Est. Les pays doivent-ils réglementer les investissements étrangers pour empêcher le développement de bulles spéculatives ? Ou doivent-ils s'efforcer de muscler leurs établissements bancaires pour résister aux sautes d'humeur des marchés ?

Ernest Stern, associé gérant de la banque new-yorkaise JP Morgan, et ancien premier vice-président de la Banque mondiale, a fait valoir qu'il s'agissait non pas d'une crise des marchés émergents mais d'une crise mondiale qui avait succédé à un essor mondial.

" On comprend encore mal les marchés, a affirmé Stern. Je pense que nous traversons aujourd'hui une crise qui est fondamentalement différente des crises qui se sont produites dans un système financier qui était plus petit, beaucoup plus tributaire des prêts bancaires que des marchés financiers, et qui comptait moins d'acteurs. "

Stern a recommandé aux pays en voie de développement de mettre en place des butoirs financiers plus solides parce que dans bien des cas leurs institutions financières ne sont pas assez robustes ou suffisamment contrôlées pour participer aux marchés financiers modernes et bien absorber de telles ressources.

L'économiste en chef de la Banque mondiale Joseph Stiglitz a fait remarquer que les crises financières étaient de plus en plus fréquentes et douloureuses. Au moins 70 pays – industrialisés ou en voie de développement – ont subi de telles perturbations au cours des 25 dernières années.

Les crises est-asiatiques ont toutefois démoli certains dogmes concernant ces chocs, a-t-il ajouté. Les modèles économiques permettant de pronostiquer les catastrophes financières n'ont pas indiqué que les " tigres " asiatiques étaient particulièrement vulnérables. Leurs règles de publicité financière se situaient dans la moyenne, ce qui donne à penser qu'une prétendue absence de transparence n'aurait pas déclenché la crise. En outre, quelques-uns de ces pays n'avaient pas connu de ralentissement économique en trente ans, de sorte que la volatilité n'était pas en cause.

" En revanche, nous savons qu'il y a de bonnes raisons économiques d'agir, a affirmé Stiglitz. Si l'on pense qu'il faut préparer des plans de sauvetage, alors on peut penser qu'il y a lieu d'agir en amont pour empêcher l'enchaînement des événements. "

Il a fait valoir que les crises financières sont systématiquement liées à la libéralisation des marchés financiers et que l'on peut réduire la probabilité de tels épisodes en améliorant les réglementations. Les mesures préventives doivent aller au-delà du renforcement des normes concernant le rapport des capitaux permanents aux actifs engagés et prévoir des restrictions sur les investissements à risque, a-t-il précisé. Pour étayer cet argument, Stiglitz a rappelé que la Thaïlande, après avoir supprimé les règlements à l'encontre de la spéculation immobilière dans les années 80, s'est retrouvée avec une bulle spéculative qui a fini par éclater et anéantir son système financier.

Les institutions internationales, a-t-il suggéré, pourraient aider en conseillant aux pays d'adopter des politiques judicieuses et en persuadant les investisseurs que de telles contraintes visant les mouvements de capitaux ne sont pas un signe d'hostilité mais incarnent le souhait de ne pas courir de risques " qui ne sont pas compensés par des bienfaits convenables ".

D'autres experts ont fait savoir qu'ils étaient favorables à des contrôles fiscaux ou visant les marchés pour limiter les mouvements de capitaux. José Antonio Ocampo, directeur général de la Commission économique des Nations unies pour l'Amérique latine et les Caraïbes et ex-ministre des Finances de la Colombie, a défendu les coefficients de réserves obligatoires qui visent les investissements étrangers à court terme dans son pays et au Chili. Il a appelé de ses vœux la création de fonds de stabilité des produits de base, comme le fonds du café en Colombie, le fonds du cuivre au Chili et le fonds du pétrole que prévoit d'établir le Venezuela, qui sont destinés à atténuer les effets de fluctuations importantes dans les cours des principales exportations de ces pays.

" La prévention des crises doit se faire en période d'essor, et il faut concevoir des instruments permettant d'y faire face ", a-t-il ajouté.

Michael Gavin, ancien économiste principal chargé de recherches à la BID qui vient de se joindre à la banque d'investissement Warburg Dillon Read, a présenté une communication, dont Hausmann est le coauteur, qui énonce une série de mesures que pourraient prendre les pays d'Amérique latine – et qu'en fait quelques-uns ont déjà prises – pour atteindre trois objectifs élémentaires et ainsi résister aux chocs internationaux : être solvable, avoir des liquidités et conduire des politiques qui inspirent confiance.

Bon nombre de leurs recommandations relatives aux politiques budgétaires et bancaires reprennent les formules dont il est communément admis qu'elles sont plus adaptées, par exemple être peu déficitaire voire dégager des excédents budgétaires en période de vaches grasses ou éviter les dettes à court terme. Mais Gavin avance aussi des idées qui donnent matière à réflexion en ce qui concerne la politique monétaire et la politique de change. Il a fondé son argumentation sur des observations de l'Argentine et du Mexique, deux pays qui conduisent des politiques budgétaires semblables et qui ont été les plus durement touchés par la crise " tequila " de 1995. Il a étudié le sort de ces pays pendant la récente tourmente financière et il a constaté que les taux interbancaires en Argentine, un pays dont le conseil monétaire est strict, étaient moitié moins élevés que ceux au Mexique, dont le taux de change est flexible.

" S'il y a une idée dépassée dans la sagesse traditionnelle concernant la gestion des taux, c'est la conviction que des taux de change flexibles permettent de baisser les taux d'intérêt en période de crise ", a-t-il ajouté.

Parlant au nom de l'Argentine, qui a su mettre en œuvre plusieurs des formules les plus adaptées qui sont énumérées dans la communication de Gavin et de Hausmann, le sous-secrétaire aux Finances Miguel Kiguel a souligné les efforts que son gouvernement a faits pour renforcer l'appareil bancaire au lendemain de la crise " tequila " de 1995, lorsque les banques argentines ont vu les dépôts se dégarnir massivement, comme aux États-Unis dans les années 30.

La crise " vodka " déclenchée par la situation en Russie a incité le gouvernement argentin à demander le soutien des banques multilatérales pour renflouer un fonds de liquidités de secours qu'il avait monté avec des prêteurs étrangers bien avant la récente vague d'instabilité sur les marchés financiers mondiaux.

S'agissant du rôle que les banques multilatérales de développement pourraient jouer dans une telle éventualité, Hausmann a relevé que des institutions comme la BID ont souvent une obligation de résultats dans leurs efforts visant à favoriser le développement économique des pays emprunteurs. Or, des mesures de prévention visant à contenir les coûts sociaux de la volatilité financière en protégeant les moyens de subsistance des citoyens peuvent se révéler plus importantes que des projets traditionnels.

" On peut dire que les structures dont nous disposons ne nous permettent pas d'empêcher des maisons d'être réduites en cendres, seulement d'envoyer quelques couvertures une fois l'incendie éteint. Je pense que nous devons justement élaborer des mesures préventives visant à empêcher l'incendie de se déclarer. "



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