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Le bogue de l'an 2000 sera-t-il supprimé ?
Pour de nombreuses administrations et entreprises qui sont tributaires de l'ordinateur, il est peut-être trop tard





PAUL CONSTANCE

Pendant que des millions de gens fêteront encore la Saint-Sylvestre au petit matin du samedi 1er janvier de l'an 2000, des messages sibyllins indiquant des erreurs viendront ponctuer les consoles des ordinateurs de Bangkok à Buenos Aires.

Un touriste s'arrêtant à un guichet automatique de banque à Caracas constatera que le distributeur de billets ne fonctionne pas. Un vigile à Managua sera prisonnier d'un ascenseur coincé entre deux étages. Un silence insolite régnera dans les aéroports aux quatre coins de la planète.

On dirait un film de science-fiction sans grandes prétentions, mais les états-majors des entreprises et les responsables politiques du monde entier se penchent avec sérieux sur les variantes d'un tel scénario. En fait, la majorité des gens a entendu parler de la difficulté du passage à l'an 2000, qui tient au fait que la plupart des ordinateurs affichent les dates à l'aide de codes à deux chiffres, le 31 décembre 1999 étant par exemple réduit à l'expression 31/12/99. Lorsque surviendra le code " 00 " le 1er janvier de l'an 2000, de nombreux ordinateurs penseront qu'il s'agit de l'an 1900 ou cesseront tout simplement de fonctionner.

Les reportages sur le passage à l'an 2000 sont généralement teintés d'alarmisme ou, au contraire, de scepticisme. En Amérique latine et dans les Caraïbes, on évacue parfois la question en disant qu'il s'agit d'un fléau informatique qui concernera principalement les États-Unis et quelques autres pays riches. Résultat, selon Ricardo Miranda, spécialiste des systèmes d'information à la BID qui est chargé du projet de l'an 2000 à la Banque, " beaucoup connaissent le problème mais doutent de sa gravité ".

Effet contagion. Les débats sur la difficulté du passage à l'an 2000 passionneront les esprits au moins jusqu'au 31 décembre 1999, mais un vaste consensus se dégage chez les spécialistes des technologies de l'information : il y aura bel et bien des ratés.

Voici pourquoi. Pratiquement tous les logiciels utilisés par les administrations et les entreprises – y compris par presque tous les pays d'Amérique latine et des Caraïbes – ont recours aux codes pour la datation. Or ces codes ont une importance vitale dans les logiciels financiers et bancaires qui assurent notamment les virements électroniques, le relevé des dépôts et retraits et le versement des retraites. Cela vaut aussi pour les transports, le secteur énergétique, le secteur industriel, la santé, la défense, les télécommunications et le commerce extérieur.

Les logiciels individuels peuvent être corrigés ou adaptés pour traiter correctement les dates se terminant en " 00 ". Mais le problème se complexifie effroyablement du fait que la plupart des ordinateurs s'échangent des informations, par l'entremise de réseaux. Une banque peut très bien corriger son logiciel par exemple mais quand même subir des dommages si elle traite un ordre de virement en provenance d'une banque étrangère qui n'a pas procédé à une telle adaptation.

Voilà pour le monde visible des ordinateurs. Mais le bogue de l'an 2000 concerne aussi les " puces intégrées " qui sont au cœur de mille et un appareils, dont les électroménagers. Les magnétoscopes, les ascenseurs, les dispositifs d'alarme, les terminaux du service local de navigation aérienne, les téléphones portables et les appareils de diagnostic médical sont quelques-uns des appareils qui pourraient avoir des ratés en raison du codage des dates.

En fait, les logiciels et les ordinateurs sont tellement omniprésents dans les équipements du monde entier que nul ne peut dire combien de systèmes sont vulnérables. Même si un petit pourcentage d'entre eux tombent en panne le 1er janvier de l'an 2000, cela pourrait avoir un effet contagion sur les systèmes connexes, ce qui provoquerait des perturbations sociales et économiques de grande envergure. Certains observateurs estiment que la facture liée à ces perturbations et aux adaptations qui seront nécessaires après coup pourrait être tellement lourde qu'elle causerait une récession mondiale en l'an 2000. Edward Yardeni, économiste en chef de la firme Deutsche Bank Securities à New York, a fait la une des journaux au début de l'année en affirmant qu'une telle récession avait 7 chances sur 10 de se produire et qu'elle serait " au moins aussi grave que la récession mondiale de 1973-1974… causée par le choc pétrolier ". Il admet volontiers qu'il existe peu d'informations sérieuses sur l'ampleur du problème. À la lumière de rapports circonstanciés sur la vulnérabilité des systèmes d'information de l'administration américaine, Yardeni a fait des extrapolations concernant les éventuelles répercussions sur les entreprises privées et d'autres administrations publiques. Il conclut que la plupart des administrations et des entreprises n'auront pas fait les adaptations à temps.

Que faire ? Disons simplement que le bogue de l'an 2000, si simple en apparence, pose d'immenses difficultés. Bon nombre des programmes qui tournent sur les macro-ordinateurs des entreprises et des administrations ont été pondus à des fins bien précises dans les années 60 et 70. Leurs concepteurs sont aujourd'hui à la retraite ou occupent d'autres postes, et peu ont laissé une documentation détaillée expliquant le fonctionnement des programmes. Pour assurer l'innocuité des systèmes lors de l'avènement du prochain millénaire, les programmeurs doivent aujourd'hui vérifier chacune des lignes du code machine. Or la plupart des programmes qui tournent sur les macro-ordinateurs comportent des centaines de milliers de lignes de programmation, et la majorité des entreprises et des administrations publiques utilisent des dizaines de programmes.

La plupart des organisations cherchent à surmonter la difficulté du passage à l'an 2000 avec les moyens du bord, mais beaucoup constatent qu'elles n'ont pas les ressources humaines ni les savoir-faire nécessaires. De petites sociétés de conseil qui se spécialisent dans le bogue de l'an 2000 se sont multipliées ces dernières années pour aider les administrations et les entreprises, d'où une concurrence très âpre pour embaucher les ingénieurs d'études, dont le nombre est limité. Même si une organisation peut se permettre de retenir les services de ces cabinets-conseils, ce n'est pas un gage de succès. En effet, il faut des mois voire des années pour supprimer le bogue, et les meilleurs programmeurs sont constamment " débauchés " par des entreprises qui leur font un pont d'or.

Les dépenses qui sont engagées illustrent sans doute le mieux l'ampleur de la difficulté. Citicorp, la plus grande banque américaine, a prévu des dépenses de 600 millions de dollars, selon un récent numéro du magazine The Economist. Huit autres grandes banques américaines consacrent entre 100 et 400 millions de dollars à la suppression du bogue. Le gouvernement américain, qui avait dans un premier temps prévu des dépenses de moins de 2 milliards de dollars pour assurer le passage des administrations publiques à l'an 2000, prévoit désormais des dépenses de près de 6 milliards de dollars. Le Groupe Gartner, une firme américaine qui se spécialise dans le bogue de l'an 2000, pronostique que les dépenses mondiales à ce titre se situeront entre 300 et 600 milliards de dollars.

Même la BID constate que la facture du passage à l'an 2000 est beaucoup plus lourde que prévu pour ses opérations internes. Miranda affirme que la Banque avait calculé à l'origine que les adaptations de tous ses systèmes vitaux coûteraient environ 10 millions de dollars. " Puis, nous avons examiné d'autres secteurs, comme les systèmes des divers services, ceux qui sont intégrés dans l'immeuble de notre siège (sécurité, télécommunications, ascenseurs, voire climatisation), les aspects juridiques, les plans de secours et ainsi de suite, et nous nous sommes aperçus que les coûts seraient deux fois plus élevés que prévu ", précise Miranda.

Un bogue budgétivore. À la différence d'autres dépenses en faveur des technologies de l'information, le financement du passage à l'an 2000 ne se justifie pas par la plus-value ou l'accroissement d'efficacité qui peut en résulter pour l'organisation. Il ne s'agit que de préserver le statu quo. Résultat, les pouvoirs publics et les entreprises qui subissent d'ores et déjà des contraintes budgétaires ont beaucoup de mal à débloquer des crédits pour supprimer le bogue de l'an 2000.

Depuis un an, de nombreux gouvernements en Amérique latine et dans les Caraïbes lancent des programmes de sensibilisation au bogue de l'an 2000 et commencent à mesurer la vulnérabilité de leurs systèmes clés. James Castle, expert-conseil rattaché au Groupe Gartner, qui a rencontré de hauts responsables politiques et des chefs d'entreprise en Argentine, au Brésil, au Mexique et au Venezuela, affirme que comme ailleurs généralement dans le monde, les personnels chargés des ordinateurs dans les administrations publiques dans la région sont invités à " régler le problème sans toutefois engager des dépenses, faute de moyens ". Il estime certes que la plupart des grandes entreprises nationales et multinationales dans la région consacrent suffisamment de ressources à ce problème mais il indique que le secteur public " accuse un retard dramatique dans l'apport de remèdes sérieux ".

Il y a une exception importante. Castle affirme que le Mexique a accompli d'admirables progrès au cours de la dernière année, depuis que le président Ernesto Zedillo s'est intéressé personnellement à cette question et a mis sur pied une Commission nationale du passage à l'an 2000 qui se compose de ministres, de législateurs importants et de hautes personnalités du monde des entreprises et des milieux universitaires. La Commission a fait obligation aux 263 organismes gouvernementaux et à 14 grandes banques mexicaines de suivre un calendrier précis de conversion et de mise à l'essai de tous les systèmes essentiels, et elle a retenu les services de vérificateurs indépendants qui établissent un tableau de bord trimestriel concernant les progrès accomplis par chacune des institutions. Le numéro d'octobre de Year 2000 Outlook, un bulletin publié par la Information Technology Association of America, signale que 80 de ces 263 organismes ont d'ores et déjà procédé aux conversions et mis à l'essai leurs systèmes, et que les autres les imiteront avant décembre 1998.

Castle fait toutefois une mise en garde : plusieurs autres pays d'Amérique latine et des Caraïbes ont certes établi des commissions semblables, mais peu ont l'autorité ou les moyens financiers qui leur permettraient de peser dans la balance au cours des quatorze mois qui restent. " La plupart des pays de la région doivent prendre pour hypothèse qu'ils manqueront de temps, affirme-t-il. Ils élaborent donc des plans de secours pour les systèmes essentiels dans chaque organisme public. " Ces plans consistent habituellement à concocter des solutions de contournement manuelles ou à élaborer des procédures assurant les services essentiels en cas de défaillance du système informatique.

Entre-temps, le Conseil d'administration de la BID envisage une ligne de crédit d'urgence afin de consentir aux pays membres, selon une procédure accélérée, des prêts en faveur des préparatifs et des adaptations qui faciliteront le passage à l'an 2000. La Banque collabore aussi avec chacune de ses agences assurant la mise en œuvre des projets, dans un souci de sensibilisation et de planification. " Le problème sera plus grave qu'on ne le pense, et il coûtera plus que prévu, affirme Miranda. Il faut prévoir que tout ira mal en espérant tout se passera bien. "

Pour un complément d'information, tapez www.iadb.org. Pour des documentations détaillées en espagnol, vous pouvez consulter le site www.y2k.gob.mx.



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