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Education : le nœud gordien
Le manque de scolarisation est à l'origine de l'inégalité






Profils de revenus selon le nombre d'années d'études




PETER BATE

Pour trouver la cause profonde de l'inégalité des revenus en Amérique latine, il suffit de s'arrêter aux distorsions du système éducatif.

Un rapport rendu public à la veille du Sommet des Amériques qui s'est tenu en avril à Santiago du Chili constatait que l'école publique dans la région était en proie à une crise. Au lieu de contribuer au progrès, elle exacerberait la pauvreté, perpétuerait l'inégalité et freinerait la croissance économique.

Le rapport, établi par un groupe de réflexion composé de pédagogues du continent américain, a décrit la dichotomie du système éducatif latino-américain.

" Les élèves des grandes écoles privées réussissent aussi bien que leurs homologues dans les pays industrialisés… Les élèves dans les écoles publiques ont toutefois des résultats scolaires médiocres, toutes normes confondues. L'avenir de l'Amérique latine sera sombre tant et aussi longtemps que tous ses enfants n'auront pas accès à un enseignement convenable. "

Comment une mesure sociale aussi noble que l'éducation publique a-t-elle pu aussi mal tourner ? C'est l'une des questions étudiées par Faire face à l'inégalité en Amérique latine, qui est la livraison 1998-1999 du rapport de la BID sur le progrès économique et social dans la région.

Dans les autres régions du monde, il y a pénurie d'écoles ou alors les familles n'ont tout simplement pas les moyens de scolariser leurs enfants. L'Amérique latine, elle, a surmonté le problème de la scolarisation. " Il faut savoir qu'en Amérique latine, pratiquement tous les enfants vont à l'école dès l'âge de six ou sept ans ", affirme Eduardo Lora, économiste principal chargé de recherches au Bureau de l'économiste en chef de la BID et l'un des principaux auteurs du rapport. " Ce qui étonne, c'est qu'ils abandonnent les études si rapidement. "

À l'aide de récentes études fondées sur des enquêtes comparables menées auprès des ménages dans divers pays du monde entier, le rapport dresse le bilan scolaire des jeunes latino-américains dans diverses catégories socioprofessionnelles. Il constate que pratiquement tous les enfants dans les pays d'Amérique latine étaient scolarisés au début du premier degré. Mais à la fin de la cinquième année de scolarité, près de 40 % des pauvres avaient abandonné les études, alors que 88 % des enfants riches poursuivaient leurs études. À la fin de la neuvième année, seulement 15 % des élèves pauvres allaient encore à l'école, contre 58 % pour les riches. Les résultats sont encore plus parlants dans les pays à revenus modestes d'Amérique centrale.

Les familles pauvres de la région doivent encore décider si elles feront travailler leurs enfants ou si elles feront un pari incertain et à long terme sur l'éducation. Résultat, il n'est pas inhabituel qu'un enfant latino-américain abandonne la scolarité à l'âge de dix ou onze ans. Cela explique le fait qu'un ouvrier dans la région compte en moyenne seulement 4,8 années de scolarité. Dans le Sud-Est asiatique, les travailleurs ont en moyenne plus de six années de scolarité.

Mais à l'autre extrémité de l'échelle sociale, les nantis vont à l'école privée et ont une espérance de scolarisation deux fois plus grande que les pauvres qui fréquentent l'école publique.

Au moment de l'insertion professionnelle, les différences de revenus entre les Latino-Américains qui ont fait des études universitaires et les autres qui ont été moins favorisés par le sort sont importantes sans être catastrophiques. Mais à mesure que les diplômés gravissent les échelons hiérarchiques et professionnels, leurs revenus augmentent de manière constante. À l'âge de la retraite, les Latino-Américains plus instruits peuvent gagner dix fois plus que leurs concitoyens peu instruits.

Bagage historique. On pourrait dire que l'Amérique latine entre dans l'ère du savoir avec un bagage historique plutôt défavorable. Dotés de richesses naturelles abondantes, les pays de la région ont dans le passé été peu incités à faire un gros effort en faveur de leur capital humain. L'accroissement de la production de pétrole ou de cuivre ou de l'élevage bovin ne demandait pas forcément des citoyens plus instruits.

Lorsque les gouvernements de la région ont constaté que leurs pays étaient à la traîne, ils se sont mis à dépenser sans compter pour l'école publique. Mais ces nobles aspirations ont abouti à long terme, dans pratiquement tous les pays, à un système très centralisé et rigide qui ne permettait pas les améliorations sans cesse réclamées par les citoyens.

Ces systèmes éducatifs avaient en commun, affirme Lora de la BID, le fait que les grandes décisions étaient prises par des bureaucrates dans la capitale, le plus souvent loin de l'influence qu'auraient pu exercer les parents d'élèves, les enseignants et les administrateurs. En outre, ces systèmes éducatifs n'encourageaient guère les écoles à améliorer l'enseignement ou à scolariser les enfants et à lutter contre la déscolarisation.

Dans la plupart des cas, les orientations budgétaires sont sans commune mesure avec les besoins locaux ou avec le nombre d'écoliers. Dans le meilleur des cas, les ressources sont allouées en fonction de l'importance du corps enseignant dans une académie ou s'alignent sur les budgets antérieurs. Dans le pire des cas, elles dépendent de l'influence exercée par le maire ou la corporation des enseignants.

Privilégier la qualité. Pendant la décennie en cours, des pressions sociales se sont exercées sur les gouvernements de la région pour inverser la détérioration de la qualité de l'enseignement. L'importance politique de ce dossier, qui constitue une préoccupation majeure en Amérique latine souvent évoquée dans les sondages d'opinion, a été mise en relief au Sommet des Amériques, où les chefs d'État et de gouvernement des Amériques ont prié instamment la BID de doubler ses prêts en faveur des projets intéressant l'éducation. La Banque compte consacrer au moins 5 milliards de dollars à ce secteur au cours des cinq prochaines années.

Le rapport de la BID cite l'exemple de pays de la région qui ont commencé à mettre à l'essai des programmes destinés à remettre l'école publique sur les rails. Divers pays ont lancé des programmes de décentralisation en vue de responsabiliser leur système éducatif, de le rendre plus compétitif et de faire prendre les décisions à un niveau plus proche des familles concernées.

En Bolivie, au Brésil, au Nicaragua et au Salvador, des parents d'élèves s'impliquent dans les conseils scolaires locaux, participant entre autres à la sélection du chef d'établissement, à la gestion financière ou à la notation des enseignants. D'autres pays mettent à l'essai des programmes alimentaires dans les écoles pour améliorer la santé des enfants pauvres ou allonger les horaires d'enseignement pour permettre aux mères de travailler. Les mesures plus traditionnelles destinées à favoriser la scolarisation, qui consistent notamment à financer des manuels, des uniformes ou le ramassage scolaire, ont produit des résultats inégaux.

Certains pays innovent en proposant des bourses d'études voire des chèques-études pour inciter les pauvres à ne pas déscolariser leurs enfants. Au Mexique, un ambitieux programme prévoit des transferts monétaires et des fournitures scolaires pour les enfants admis à en bénéficier dont l'assiduité atteint 85 %. Le programme brésilien Poupança-Escola vise à réduire les redoublements et les abandons d'études par le biais d'un plan d'épargne qui verse 100 reales sur le compte bancaire de l'élève pour chaque année de scolarité.

Combien de temps faut-il pour que l'amélioration de la scolarisation et de la qualité de l'enseignement réduise le fossé entre les riches et les pauvres ?

Pas trop, répond Lora, qui fait valoir que les bienfaits pourraient se faire ressentir rapidement si l'espérance de scolarisation passait de cinq à dix ans. " Il faut savoir que l'éducation a un effet multiplicateur. On peut penser que favoriser l'enseignement, c'est comme aider les jeunes à gravir un échelon, sauf qu'ici au lieu de leur faire la courte échelle, on leur fait prendre l'ascenseur. "



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